Nouvel Observateur - 8 janvier 2009
Ils font peur aux barons des Hauts-de-Seine
Les fantômes du musée
Charles Pasqua et André Santini en rêvaient. Un centre d'art contemporain réunissant des oeuvres signées Arman, Dubuffet, Garouste, Erro... La justice en a décidé
autrement. Derrière le projet artistique, trop d'arrangements entre amis, de bizarreries comptables, de versements douteux. Serge Raffy a suivi la piste de cette collection Hamon qui inquiète les
hommes forts des Hauts-de-Seine. Et plus haut...
Comment oublier ce jour de mars 2002 ? En sortant du parc de l'île Saint-Germain, îlot verdoyant planté dans une boucle de la Seine, à l'ouest de Paris, au coeur de l'empire de béton et de verre
d'Issy-les-Moulineaux, une promeneuse remarque une très discrète affiche : «Permis de démolir». Elle comprend immédiatement que son petit coin de paradis est en danger. Anne-Marie Siramy,
ancienne documentaliste de la direction financière de la Régie Renault, licenciée pour motif économique en 1991, ne sait pas qu'elle vient de poser le pied sur une bombe à retardement. Anne-Marie
Siramy se renseigne. Elle apprend que la ville a l'intention, avec le conseil général des Hauts-de- Seine, d'ériger, dans «sa» zone, un grand centre d'art contemporain. Sur le papier, le projet
est formidable, approuvé par l'immense majorité des élus, gauche comprise. Aux commandes, un mécène industriel, milliardaire, Jean Hamon, grand collectionneur, ami de César, Arman, Garouste. Un
homme à la biographie de héros de cinéma populaire.
Fils d'un charcutier normand, collectionneur de timbres et de grands crus classés, Jean Hamon fait fortune dans l'immobilier, dans les années 1960, à l'époque du gaullisme bâtisseur. Au fil des
années, sa société, le Gepa (Groupement d'Etudes, Pilotage et Application), d'abord installée à Meudon puis à la Celle- Saint-Cloud, devient incontournable. Quand Charles Pasqua s'empare du
conseil général des Hauts-de-Seine, au milieu des années 1980, Jean Hamon est de tous les coups. Il participe à l'édification de la nouvelle banlieue Ouest. A cette époque, il délaisse les
timbres pour un nouveau hobby : l'art contemporain. Ami intime d'Yves Montand et de Lino Ventura, qui meurt dans ses bras, il rencontre le sculpteur César. Coup de foudre. Les deux hommes ne se
quittent plus. César l'initie au monde des galeries et des salles de vente. En quelques années, le promoteur à la gouaille d'Arletty accumule les oeuvres.

Le 24 octobre 1988 est son jour de gloire : François Mitterrand en personne vient inaugurer «la Tour aux figures» de Jean Dubuffet, le pape de l'art brut, une oeuvre monumentale de 25 mètres de
haut, plantée à la pointe de l'île Saint-Germain. Fondé sur des pieux s'enfonçant à 35 mètres de profondeur, sous le lit de la Seine, ce totem polychrome est fabriqué avec le béton de Bouygues et
le savoir-faire d'Hamon. Ce jour-là, Jean Hamon est sur un nuage. A ses côtés, Jack Lang, ministre de la Culture, qui a déboursé 13 millions de francs, mais aussi Charles Pasqua, patron du
département, et André Santini, député-maire UDF d'Issy-les-Moulineaux. Ils sont les «parrains» d'Hamon. Charles Pasqua, assis sur le tas d'or de la taxe professionnelle des Hauts-de-Seine, a des
projets pharaoniques. Il rêve de mécénat à l'américaine tel que le conçoit l'entrepreneur de la Celle-Saint-Cloud. Certes Hamon, avec son franc-parler, détonne dans les milieux culturels parisiens.
«C'est le chef de chantier qui débarque dans les pince-fesses des galeries de l'avenue Matignon, dit un ancien collaborateur de Jack Lang.
Il parle fort et il a les mains calleuses.
Mais c'est un authentique mécène.» Chaque année, à travers le Gepa, il achète pour 1 million de francs d'oeuvres d'art.
Hamon a un autre dada : les boeufs de Salers. Il possède 200 bêtes dans sa propriété de Bullion, une ferme-château en bordure de la forêt de Rambouillet, qui a appartenu au ministre des Finances de
Richelieu, le marquis de Bullion, à qui l'on doit la création du louis d'or. C'est là, au milieu de 120 hectares de prairie, que, fin 2002, il invite à déjeuner Anne-Marie Siramy. A côté des
étables, il lui fait visiter deux entrepôts de 2 000 mètres carrés avec système de régulation hygrométrique et surveillance, où sont conservées les oeuvres des maîtres. Entre l'écolo et le
promoteur, le face-à-face est rude. Depuis des mois, Anne-Marie Siramy remue ciel et terre pour empêcher la réalisation du musée. Recours gracieux auprès de la mairie d'Issy-les-Moulineaux, soutenu
par l'association écologique Val de Seine Vert, pétitions, de mandes d'audience à André Santini, qui la surnomme «Madame RMI», manifestations, elle mène une guérilla qui exaspère en haut lieu. Son
arme la plus redoutable ? Son savoir-faire de documentaliste. A force de fouiller le dossier, elle a découvert une pépite : le maître d'ouvrage délégué du projet, la fameuse SEM 92, la société
d'économie mixte créée par Charles Pasqua, épinglée à plusieurs reprises par la chambre régionale des comptes, a commis une bévue lors de la demande du permis de construire. Un détail, certes : les
fonctionnaires ont oublié de solliciter une autorisation d'abattage d'une quarantaine d'arbres. Anne-Marie Siramy a aussitôt déposé un recours en annulation, qui compromet toute l'opération.

Au cours du déjeuner de Bullion, Jean Hamon tente d'amadouer la «Jeanne d'Arc du Val de Seine». Ce futur centre d'art, explique-t-il, est le fruit d'une donation de 192 oeuvres, estimée à 7
millions d'euros (1). Le «philanthrope» les a cédées gracieusement au conseil général qui, en contrepartie, s'est engagé à construire le musée destiné à les accueillir et, en attendant, à financer
le stockage et l'entretien des oeuvres entreposées à Bullion. A 67 ans, Hamon veut consacrer le reste de son existence à ce centre. Les plans, dessinés par le cabinet Wilmotte, sont prêts. Pourquoi
attendre ? Anne-Marie Siramy sait que la fondation Hamon fait partie d'un projet plus vaste, concocté quelques années plus tôt par André Santini. Le «baron d'Issy-les-Moulineaux» veut édifier une
«cité de la communication» dans l'île. Il est pressé : il veut inaugurer le centre Hamon en 2004.
Patatras ! Le 5 mai 2003, la sentence tombe : le juge administratif suspend les travaux. Motif : le projet est
«incompatible avec la vocation d'espace de loisir assignée à cette zone.»
Camouflet pour Santini et Pasqua. Histoire banale d'une opération mal bouclée par des élus trop pressés. Mais en quelques mois, elle va changer de registre. Début septembre, Hamon est arrêté.
Accusé
«d'abus de biens sociaux, d'escroquerie et de recel de détournement de fonds publics», il passe dix jours sous les verrous. Bientôt rejoint dans la procédure par André Santini et
Charles Pasqua, mis en examen en 2006 pour
«détournement de fonds publics». L'affaire pourrait être jugée cette année.
Les magistrats du tribunal de Versailles sont en effet intrigués par l'étrange arrangement entre Hamon et le duo Pasqua-Santini. Les deux élus n'ont, semble-t-il, pas été très regardants sur les
factures présentées par le «marquis de Bullion». Plus de 1 million d'euros lui ont déjà été versés. Pourquoi de telles largesses ? Tous les protagonistes du dossier sont d'accord sur un point : dès
les premiers jours de l'enquête, c'est André Santini qui est dans le collimateur. Les policiers cherchent à le faire tomber pour une histoire d'emploi fictif liée à l'affaire Hamon.
Stupéfait, Santini rend visite au ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, au cours de l'été 2003, et lui pose franchement la question :
«Est-ce que le coup vient de toi ?» Le ministre
lui rit au nez. Pourquoi fragiliser cet allié centriste, proche de Pasqua ? André Santini occupe un poste très convoité : la présidence du Sedif, le très puissant Syndicat des Eaux de la Région
Ile-de-France, composé de 144 communes. Et on murmure que certains proches de Sarkozy rêvent de s'emparer du fauteuil. Paranoïa ?
Dans sa cellule, Jean Hamon ressasse sa colère. Quelques mois plus tôt, plusieurs personnages lui ont conseillé de se sortir de ce guêpier. De révoquer cette fichue donation, qui désormais sent le
souffre. Son ancien avocat, Jean-Louis Borloo, qui l'a défendu à l'époque où il hébergeait la Fondation Cartier, à Jouy-en-Josas, sur un domaine lui appartenant et où il avait érigé l'oeuvre du
sculpteur Arman «Long Term Parking», l'a appelé pour le prévenir :
«Fais attention, tu vas être emmerdé, annule la donation !» Un haut fonctionnaire du conseil général a fait de même :
«Jean, ils t'emmerderont et ils t'auront !» Ils ? De qui parlent donc ses deux amis ? En quoi ce dossier de donation serait-il si explosif ? Et qui le châtelain de Bullion pourrait-il bien
gêner en refusant de s'avouer vaincu face aux écologistes ?
«Hamon voulait renouveler la demande de permis de construire, contre vents et marées. Passer en force. Ses alliés, eux, voulaient se
faire oublier, explique un magistrat versaillais.
Ce miniscandale en cache bien d'autres... On a sans doute voulu faire taire un type qui en sait long sur les magouilles des
Hauts-de-Seine.» Mais peut- on vraiment le bâillonner ?
Jean Hamon a été mêlé en 1991 à une affaire de corruption qui impliquait la société Elf, la mairie d'Issy-les-Moulineaux et le conseil général. Une opération immobilière, dans le cadre de
l'aménagement d'une ZAC sur un terrain vendu par Elf. Avec, à la clé, le versement de pots de vin (66 millions de francs) à des dirigeants de la société pétrolière, dont André Tarallo et Alfred
Sirven. Jean Hamon était un des acteurs de cet embrouillamini judiciaire. Les prévenus, lui compris, ont été condamnés à payer collectivement 11 millions d'euros à Elf, devenu Total. Au coeur de
cette affaire, déjà : l'inévitable SEM 92.
«La SEM 92, c'est le talon d'Achille de tous ceux qui ont bénéficié d'opérations immobilières douteuses depuis vingt ans, et jusqu'à aujourd'hui,
glisse un magistrat de Nanterre.
Le seul qui voulait changer les mauvaises habitudes du 92, c'est Patrick Devedjian. Il voulait nettoyer les écuries d'Augias, selon sa formule. Mais il vient
d'être nommé ministre...»
La SEM 92, objet de tous les soupçons. Dans les Hauts-de-Seine, ils sont nombreux à répéter qu'un jour ou l'autre il faudra
«régler les comptes», «faire la grande lessive». Dans l'affaire
Hamon, la toute- puissante société d'économie mixte est une nouvelle fois montrée du doigt par la chambre régionale des comptes. Dans un rapport rendu public en 2007, elle minore les fautes de Jean
Hamon mais évoque les étonnantes dépenses de la SEM 92, de l'ordre de 3,76 millions d'euros pour un projet qui n'a jamais vu le jour...
«Le département est tellement riche, précise
François Gouesse, ancien élu socialiste d'Issy-les-Moulineaux, que
durant toute la période Pasqua on a dépensé sans compter. A l'aveugle. Une vraie gabegie.»
Quand il succède à Charles Pasqua à la tête du département, le 1
er avril 2004, Nicolas Sarkozy hérite de la patate chaude. Il se retrouve dans une situation ubuesque. Président du
Syndicat mixte de l'île Saint- Germain, il doit continuer à payer à Jean Hamon les frais de garde de la fameuse collection. Or le cas est à enseigner dans les instituts d'études judiciaires, ses
prédécesseurs sont accusés de détournement de fonds publics pour avoir fait la même chose. Comment sortir de ce piège ? Il charge Rachida Dati, directrice adjointe des affaires juridiques, de
prendre les choses en main. La future garde des Sceaux croit trouver la parade. Elle propose d'attaquer de front Jean Hamon en réclamant l'annulation de l'acte de donation de 2001.
«C'était une
grosse erreur, prétend Philippe Gumery, l'avocat du collectionneur.
Car c'est mon client qui est lésé. Le conseil général avait pour obligation de construire le centre contre la donation
des oeuvres. Or il n'a pas tenu sa parole. Dans cette affaire, la victime, c'est Jean.» C'est ce qu'ont conclu à plusieurs reprises les magistrats de Versailles. Ils ont maintenu l'acte de
donation, qui court jusqu'en 2011, et ainsi donné raison au promoteur. Durant plus de trois ans, Nicolas Sarkozy, patron des Hauts-de-Seine, s'est donc acquitté du paiement du «loyer» : environ 800
000 euros.
Son successeur, Patrick Devedjian, en juin 2007, ne prend pas de gants. Il change d'avocat et refuse de débourser le moindre centime.
«Devedjian a changé les règles du jeu, dit un
fonctionnaire des Hauts-de Seine.
Il ne veut plus étouffer les dossiers noirs du département.» Devedjian, Zorro de la banlieue ouest ? Pas si simple. En coulisses, les avocats négocient
pour trouver une issue «paisible» à cette extravagante histoire. Un accord possible tournerait autour d un partage des oeuvres cédées par Jean Hamon. Un genre de règlement à l'amiable qui
laisserait les cadavres au placard.
«Tout ce remue-ménage pour des oeuvres dont, en plus, la provenance n'est pas claire, avance un ancien haut fonctionnaire de la Culture.
Car il y a de fortes chances que les tableaux
cédés au conseil général proviennent de la collection Renault...» Explication : à partir des années 1960, la Régie a constitué une collection prestigieuse de quelque 800 oeuvres d'art
contemporain, la plus importante collection d'entreprise au monde avec celle de la Chase Manhattan. Anne-Marie Siramy se souvient que, dans les années 1980, Georges Besse, PDG de l'entreprise
automobile, voulait se délester de la «danseuse de la Régie». Il avait chargé Claude Renard, responsable d'une association qui gérait la collection au nom de Renault, de trouver un repreneur. Selon
plusieurs sources, Renard, vieil ami d'André Malraux, aurait cédé près de 200 pièces à Jean Hamon. On murmure même qu'il les aurait vendues pour 1 franc symbolique. Jean Hamon dément en bloc.
«J'ai récupéré l'association, c'est vrai, mais pas les oeuvres qui étaient à la Régie; j'ai acheté directement auprès des artistes celles qui étaient en commande.» Question : pourquoi une
entreprise publique, au lieu de confier ses oeuvres à un musée national, en livre- t-elle une partie à un opérateur privé ? Cela fait partie des mystères de l'affaire Hamon...
Aujourd'hui à la retraite, Jean Hamon enrage de voir sa collection bloquée par la justice.
«C'est un gâchis, tempête-t-il.
Tous ces chefs-d'oeuvre dorment dans mes hangars depuis plus
cinq ans, et personne ne peut les voir. C'est du Kafka !» En attendant un hypothétique procès en 2009, Jean Hamon continue d'acheter des oeuvres, comme si toute cette tempête ne pesait rien
face à la beauté d'un Garouste ou d'un Hantaï. Sa dernière acquisition : deux tableaux d'un jeune artiste allemand, labyrinthiques et trapézoïdaux. Comme son affaire. Le nom du peintre :
Nietzsche.
Serge Raffy
Le Nouvel Observateur
(1)
Evaluation de 2001. La société Artcurial a procédé en 2008 à une nouvelle estimation : 13 millions d'euros.
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